Chronique pierrotine n°4

Chroniques Pierrotines
Le MOULIN ROSE – les MARIAGES.
Mars 2024, le journal d’Elbeuf nous apprend que le « Moulin Rose » ferme ses
portes.
C’est un dancing situé à Saint-Adrien (petite commune de Seine-Maritime entre
Rouen et Elbeuf) qui ouvrit en 1927 dans l’esprit « bal populaire » mais devenu plus
actuel ces dernières années.
Cette information en soi, ne constitue pas un événement de portée nationale ;
toutefois, à l’échelon local, elle fait remonter bien des souvenirs à beaucoup de
personnes nées comme moi au sortir de la seconde guerre mondiale, ayant vécu dans
le secteur Rouen-Elbeuf, dans les années cinquante soixante, car dans bien des
mariages célébrés à cette époque, toute la noce se retrouvait au Moulin Rose, pour
« guincher » une partie de l’après-midi et distraire les invités.
C’était devenu quasiment le passage obligé pour une fête réussie !
C’est alors que je me rappelle les mariages célébrés dans mon enfance, des oncles,
tantes, et autres membres de la famille ou amis…

C’était pour les enfants une belle
occasion de sortir du train-train quotidien, de voir du monde , de la famille qu’on ne
fréquentait qu’au moment des cérémonies ou des « fêtes carillonnées » et ainsi de
retrouver leurs cousins et cousines qu’ils voyaient assez rarement ou de faire
connaissance avec les autres enfants de la belle famille. De plus, dans ces moments-là,
la discipline familiale était moins rigoureuse, un vrai bonheur pour eux !
Je revois encore ces repas façon banquet ayant lieu quelquefois dans un restaurant,
mais plus souvent dans une salle des fêtes ou encore en milieu rural dans une grange
ou un local aménagé ou décoré pour la circonstance.
Les menus étaient très copieux et bien arrosés, il ne fallait pas lésiner (en fonction
des moyens des familles qui recevaient), pour traiter dignement les invités venus
honorer les nouveaux époux.
Il n’était pas rare de trouver plusieurs entrées, plusieurs plats et plusieurs desserts
composant ce genre de gueuleton.
Mais bien sûr, le festin n’était pas complet s’il n’était pas arrosé des boissons
appropriées à chaque mets. En premier lieu, les apéritifs, souvent à l’anis pour les
hommes, et les vins doux dits « apéritifs de dames » marquaient le début de ces
agapes. Les vins blancs secs accompagnaient les poissons ou les charcuteries, et les
crus de vins rouges étaient choisis pour aller de pair avec les gibiers, viandes rôties
ou en sauce. En outre, on n’omettait pas de servir un vin moelleux avec les desserts, et
pour clore cet inventaire, on avait pendant tout le repas le cidre (pour la soif !), Puis,
il fallait terminer par le café et les liqueurs qui vont avec. Enfin, pour ceux qui
avaient encore besoin de se désaltérer, c’était l’heure du mousseux ou du champagne
selon les moyens des hôtes.
C’est sans doute la raison pour laquelle les parents relâchaient un peu la
surveillance des enfants qui profitaient de l’aubaine pour s’amuser ensemble, riant,
chantant, plus bruyamment que d’ordinaire sans trop craindre de se faire gronder.
La fin du repas était souvent l’occasion pour Tonton Gaston ou Tata Raymonde
de pousser la chansonnette. Ma Tata Christiane ne manquait jamais dans ces
circonstances d’entonner la chanson « Félicie aussi », immortalisée à l’époque par
Fernandel. D’autres membres de la famille chantaient les grands classiques du genre,
comme Le temps des cerises, Les roses blanches, Marinella, pour les plus
nostalgiques, et Le petit vin blanc ou Viens poupoule pour les plus fantaisistes, alors
que Tonton Maurice, tellement amateur de « bel canto », se lançait dans Granada ou
O sole mio , avec sa jolie voix de ténor. Nous, les enfants, étions également sollicités
pour chanter des refrains que nous connaissions pour les avoir appris en classe ; les
moins timides n’attendaient que cela pour s’exécuter, les plus réservés se mettaient en
retrait pour qu’on les oublie, mais le plus souvent, par effet d’entraînement, ils
finissaient par se lancer.
Encore à cette époque, nombre de foyers ne disposaient pas d’automobile, et
certaines familles louaient un autocar pour transporter l’ensemble de la noce entre le
domicile, la mairie, puis l’église et l’après-midi pour rejoindre le Moulin Rose cité
plus haut.
Ce « transport en commun » était plus convivial et invitait à plus de contact entre
les familles.
Quelquefois, le chauffeur avait son répertoire pour faire chanter en choeur les
passagers et mettre une bonne ambiance pendant le voyage. Il faut dire aussi que le
plus souvent, les familles l’invitaient au repas et l’encourageaient à boire un bon verre
de vin car : « il devait faire partie de la fête comme tout le monde ! » Heureusement,
il savait rester raisonnable sachant qu’au volant de son véhicule, il avait charge
d’âmes. Mais c’était quand même une autre époque !
Il est à noter que peu de temps s’était écoulé depuis l’ère des publicités de la
première moitié du 20ème siècle, vantant les mérites du vin, de tel apéritif ou de
certaines liqueurs. Les slogans affichés de ces annonceurs recommandaient même la
dégustation de leurs breuvages avant de prendre le volant. (Dans le P’tit Pierrotin
n°14, nous avions déjà évoqué ce sujet).
En résumé, les temps changent, les pratiques évoluent et nous nous remémorons
certaines d’entre elles avec nostalgie ; d’autres, devenues obsolètes, ont été
supprimées, voire interdites ou illégales et c’est heureux.